Ce qui nous amène au queerbaiting. Il s’appuie fréquemment sur ces indications implicites d’une orientation sexuelle et permet, dans une certaine mesure, de manipuler le public LGBT+. Il consiste à suggérer un intérêt romantique entre deux personnages du même sexe, sans jamais montrer explicitement cette relation à l’écran ni la confirmer. Les exemples abondent : de « Supernatural » à « Teen Wolf », en passant par « Sherlock Holmes » et « Killing Eve », des dizaines de séries tiennent en haleine leurs spectateur-rice-s en leur faisant miroiter les couples gays ou lesbiens qu’ils et elles rêvent de voir se former.
Il arrive aussi que l’on mentionne l’existence d’un personnage queer lors de la promotion d’un film ou lors d’interviews, mais que son homosexualité ne soit jamais clairement indiquée dans le produit final. Ou alors que les indices de sa non-hétérosexualité soient tellement subtils qu’ils en deviennent impossibles à relever, à moins de savoir exactement quoi chercher. C’était le cas, entre autres, dans « Dragons 2 » (le viking Guelfor annonce qu’il ne s’est jamais marié pour « diverses raisons »), dans « La Belle et la Bête » (avec LeFou, l’ami de Gaston), ou encore « Thor : Ragnarok », (où une scène laissant deviner la bisexualité de la valkyrie n’a finalement pas été conservée dans le film). À l’inverse, alors que rien dans l’oeuvre ne le sous-entendait, certain-e-s auteur-e-s ou réalisateur-rice-s annoncent parfois rétrospectivement que l’un de leurs personnages était LGBT+ depuis le début. Le cas le plus tristement célèbre reste à ce jour J.K. Rowling, qui avait révélé l’homosexualité de Dumbledore bien après la fin des livres et la sortie des premiers films. Problème, la supposée relation entre Albus et Grindelwald continue d’être délibérément passée sous silence dans « Les Animaux Fantastiques ». Alors quel crédit accorder à cette information si les films les plus récents font comme si J.K Rowling n’avait rien dit ?
Qu’il s’agisse de pure hypocrisie ou de pressions de la part des productions et des maisons d’édition, ce procédé est désormais vivement critiqué par les fans, qui tolèrent de moins en moins cette solution de facilité. Même avec les meilleures intentions du monde, la simple parole des acteur-rice-s, écrivain-e-s, scénaristes, etc. ne suffit plus. Évidemment, derrière cette pratique se cache des enjeux commerciaux : l’objectif est d’attirer l’audience LGBT+ sans rebuter le public hétérosexuel, de promouvoir la diversité sans prendre réellement de risques. L’excuse invoquée est habituellement celle de la censure en application dans de nombreux pays, comme la Chine, qui représente un marché considérable pour l’industrie du cinéma. Par ailleurs, en Russie, un des dialogues du dernier Pixar « En Avant » a été modifié et une scène de sexe dans « Rocketman » a été supprimée lors de sa sortie en salle. Même aux Etats-Unis certaines personnes ont boycotté « Le Monde de Dory », sous prétexte qu’un couple de femmes apparaissait quelques secondes. Encore une fois, il est possible de nuancer et d’argumenter que ces petits efforts montrent déjà un progrès de la société. On peut saluer la bonne volonté des personnes qui s’évertuent à être inclusives, mais se voient forcées de faire marche arrière devant certaines contraintes. Mais sommes-nous si désespérés de voir des personnages qui nous ressemblent que nous pouvons nous contenter de ces demi-représentations ?
Le cinéma reflète parfois les opinions de la société, et réciproquement les histoires racontées à l’écran véhiculent un certain message et peuvent elles-mêmes nous dicter quoi penser. Si le fait d’être gay ou lesbienne reste présenté comme quelque chose dont on n’ose pas parler, il sera toujours aussi difficile de sortir du placard. Nous avons besoin de modèles à qui nous identifier, autres que ceux dont on doit rire ou avoir honte. Nous avons besoin de voir que les relations queer ne valent pas moins que les romances hétérosexuelles. D’entendre plus de récits qui ne mettent pas l’orientation sexuelle du héros ou de l’héroïne au centre de tout. Et nous n’avons même pas parlé des représentations des personnes transgenres, asexuelles ou intersexes, qui restent infimes dans l’industrie du divertissement, en comparaison de l‘homosexualité ou de la bisexualité. Heureusement, de plus en plus de séries réussissent parfaitement à mettre en scène des personnages queers variés et complexes, et de nos jours nous pouvons profiter d’une multitude de films de qualité spécialement adressés aux personnes LGBT+.
*petite précision étymologique, « queer » est un mot anglais qui signifie « bizarre, étrange » utilisé comme un terme péjoratif à l’encontre de la communauté LGBT+. Ses membres se le sont par la suite réapproprié pour affirmer leur fierté d’être différent-e-s.
(Cet Article a été écrit par Pierig Giraud)